STEM en Europe : pourquoi les docteurs quittent la recherche alors que le marché n'a jamais eu autant besoin d'eux ?

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STEM : Science, Technology, Engineering, Mathematics — ensemble des disciplines scientifiques et technologiques stratégiques pour l'avenir de l'Europe.

L'Union européenne manque de plus de deux millions de professionnels STEM. Les services scientifiques et techniques devraient créer 2,6 millions d'emplois d'ici 2030 en Europe. La transition écologique, la souveraineté numérique, la réindustrialisation et l'essor de l'IA s'appuient largement sur ces compétences scientifiques. Et pourtant, une part importante des jeunes chercheurs quitte la recherche académique avant ou après la soutenance : plus de 40% des post-doctorants finissent par sortir de l'académie pour se réorienter vers d'autres secteurs. Beaucoup le font faute de perspectives stables, parfois au terme de parcours marqués par la précarité, la fatigue et un manque de visibilité sur leur avenir scientifique.

Ce paradoxe n'a rien d'anecdotique : l'Europe a besoin de talents STEM au moment précis où une partie de ses meilleurs profils ne parvient pas à s'y projeter.

Un marché en tension, mais encore illisible pour les doctorants

Le fonctionnement réel du doctorat : un système très sélectif, très exigeant, et peu lisible

Des passerelles existent, mais restent encore trop abstraites pour beaucoup

L’industrie veut des profils polyvalents et les docteurs en sont l’illustration parfaite

Le blocage persiste pourtant : d’où vient-il réellement ?

Quel rôle pour l’ABG aujourd’hui ? Un rôle de traducteur, de connecteur, de révélateur

Pour aller plus loin : comment mieux connecter docteurs et besoins européens ?

Conclusion

Un marché en tension, mais encore illisible pour les doctorants

Pour comprendre l'ampleur du paradoxe, il faut regarder comment le marché évolue beaucoup plus vite que les trajectoires doctorales. Quand on examine les chiffres, la demande est limpide : IA, cybersécurité, biotechnologie, robotique, technologies propres et industrie 4.0 recrutent à marches forcées. Les PME, qui forment la majorité du tissu économique européen, déclarent pour 80 % d'entre elles ne pas trouver les compétences scientifiques nécessaires pour innover, structurer des équipes R&D ou répondre à leurs propres obligations de transition numérique et environnementale.

Sur le papier, les docteurs devraient être les grands bénéficiaires de cette dynamique. Leur niveau d'expertise, leur capacité à résoudre des problèmes complexes, à gérer des projets, à analyser des données ou à conceptualiser des systèmes technologiques les place exactement là où se trouve la demande. Pourtant, une rupture persiste : la dynamique du marché n'est pas visible depuis les laboratoires. D'où la question centrale : pourquoi en observons-nous tant sortir du circuit scientifique ?

Le fonctionnement réel du doctorat : un système très sélectif, très exigeant, et peu lisible

Pour comprendre ce décrochage, il faut regarder en face la réalité structurelle du système académique. Le pipeline doctoral est exigeant, mais surtout, il est étroit. Très peu de postes permanents sont disponibles, les trajectoires sont peu prévisibles, la compétition est permanente, et la précarité débutante n'est plus un modèle acceptable pour une génération qui aspire à la stabilité autant qu'au sens.

À cela s'ajoute un écart persistant entre deux mondes — académie et entreprise — qui continuent à se regarder de loin. Les doctorants apprennent encore majoritairement à se projeter comme chercheurs… alors que le marché leur demande des experts capables de sortir du laboratoire. Cet écart, l'ABG l'observe depuis 40 ans : ce n'est pas le talent qui manque, c'est l'information, la traduction et la visibilité.

Des passerelles existent, mais restent encore trop abstraites pour beaucoup

On parle souvent des "hubs d'innovation". L'expression est séduisante, mais elle reste floue pour un doctorant qui ne sait pas concrètement ce qu'il peut y faire. Pourtant, ces écosystèmes sont aujourd'hui parmi les lieux les plus dynamiques pour les docteurs STEM. Et c'est justement parce que ces dispositifs restent perçus comme éloignés qu'ils ne jouent pas encore pleinement leur rôle.

Prenons quelques exemples concrets :

Autrement dit, les passerelles existent déjà — elles sont opérationnelles, financées, et parfois très attractives. Mais elles restent mal connues, mal expliquées, mal intégrées aux parcours doctoraux.

L'industrie veut des profils polyvalents et les docteurs en sont l'illustration parfaite

Depuis cinq ans, les enquêtes convergent : les entreprises ne recherchent plus uniquement des "experts techniques". Elles veulent des profils capables de raisonner, d'expliquer, de convaincre, de structurer, de gérer un projet complexe ou de naviguer entre plusieurs disciplines. Autrement dit : elles veulent exactement ce que produit un doctorat.

Ce changement de culture a été anticipé en France par un outil devenu central : le référentiel DocPro. Co-conçu par l'ABG, France Universités et le MEDEF, ce référentiel a été pensé comme un outil de traduction entre la manière dont un docteur décrit ses compétences et la manière dont une entreprise les formule.

DocPro a un objectif simple : permettre aux docteurs de parler un langage que les employeurs comprennent, sans renier leur identité scientifique. Il aide à identifier les compétences fines développées pendant la thèse (gestion de projet, analyse, rédaction, coordination…), à les transformer en compétences professionnelles reconnues par les recruteurs, et à mieux construire CV, pitch, lettres, profils LinkedIn ou entretiens. À chaque fois que l'ABG accompagne un docteur ou une école doctorale, DocPro est présent pour faciliter ce dialogue.

Le blocage persiste pourtant : d'où vient-il réellement ?

On aimerait pouvoir pointer un responsable unique : l'université, les entreprises, la culture scientifique, les financements… La vérité est plus complexe, et elle tient à trois niveaux.

1. Un décalage entre les thématiques financées et les besoins réels du marché

Les programmes de financement priorisent certaines thématiques stratégiques (IA, énergie, santé), mais les laboratoires ont aussi besoin de financer des projets exploratoires, des thèses opportunistes, des recherches fondamentales. Résultat : des doctorants se retrouvent experts de niche sur des sujets passionnants, mais dont la traduction en opportunités professionnelles est difficile.

Pour que la pénurie STEM se résorbe, il faudra accepter une idée simple : la formation doctorale doit mieux intégrer la réalité du marché. Cela suppose davantage de veille, de copilotage, d'anticipation des besoins industriels et une politique de financement mieux articulée aux dynamiques technologiques.

2. Le décloisonnement progresse, mais il est encore jeune

Les cinq dernières années ont été marquées par un travail massif de décloisonnement : programmes Jeunes Docteurs, simplification de l'accès aux dispositifs d'insertion, partenariats renforcés entre universités, pôles industriels et clusters régionaux, actions de communication communes. Ces efforts fonctionnent… mais ils ne suffisent pas encore à changer une culture professionnelle établie depuis des décennies.

3. La formation doctorale ne prépare pas encore suffisamment à la transition professionnelle

Oui, il existe une offre de formation qui répond à ces besoins. Oui, certains établissements ont modernisé leurs formations transversales. Mais la réalité reste hétérogène, et beaucoup de doctorants entrent en thèse sans avoir reçu une formation solide en communication professionnelle, appropriation de leur portefeuille de compétences, analyse du marché, gestion de carrière, conception d'un projet professionnel non académique.

Quel rôle pour l'ABG aujourd'hui ? Un rôle de traducteur, de connecteur, de révélateur

Plutôt que de lister toutes ses actions, il suffit de rappeler trois choses :

Le rôle de l'ABG n'est pas de résoudre la pénurie STEM à elle seule. Son rôle est d'aider les docteurs à se connecter à un marché qui les attend, et d'aider les entreprises à comprendre qu'elles disposent déjà des talents dont elles manquent.

Pour aller plus loin : comment mieux connecter docteurs et besoins européens ?

Les pistes les plus prometteuses :

Conclusion

La pénurie STEM n'est pas une fatalité. Les talents existent, les formations existent, les passerelles existent. Ce qui manque encore, c'est un alignement durable entre la manière dont on forme, la manière dont le marché évolue et la manière dont les docteurs sont accompagnés.

Aujourd'hui, les docteurs STEM ne sont pas "hors marché" : ils sont en attente d'un marché plus lisible, plus ouvert, plus explicite. Et l'ABG, aux côtés de ses partenaires académiques et industriels, joue un rôle décisif dans cette mise en cohérence. L'Europe a besoin d'eux — peut-être plus que jamais. Le défi, désormais, est de leur permettre non seulement de le voir, mais de s'y projeter et d'y construire des carrières à la hauteur de leurs compétences.